Quentin Ortega, l'art d'un tatouage épuré

Dans Culture
Lola Fonta

Photos  et dessins : Quentin Ortega

Avec treize années de tatouage derrière lui, on pourrait croire que Quentin Ortega a toujours eu l’art du tattoo dans le sang. Pourtant, l’artiste de 35 ans est entré dans cet univers un peu par hasard. Portrait.

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Dès le secondaire, le Verviétois Quentin Ortega se passionne pour le dessin, et accomplit des études d’illustration à l’école supérieure des Arts de Saint-Luc. Il honore quelques contrats dans ce domaine mais, très vite, il déchante.

Jeune illustrateur fraîchement diplômé, il est confronté à des débuts difficiles : « Tout était par mail, il fallait tout faire vite. Tu n’avais aucun recul, il n’y avait rien d’humain là-dedans ».

Tatoueur « alimentaire »

Il recherche alors un job alimentaire et décide de travailler dans un salon de tatouage, sans enthousiasme particulier. À part quelques amis tatoués sur un coup de tête, cette pratique ne fait pas partie de la culture du jeune artiste, ni de sa génération. « Ça ne m’intéressait pas vraiment, le tattoo. À l’époque, tous mes potes qui tatouaient disaient que c’était “chelou” ».

Pendant huit années, Quentin tatoue dans ce street shop, et sépare clairement ses talents de dessinateur du travail de commande qu’il accomplit là-bas. «Je me bridais, je mettais une barrière : moi qui dessine et le tattoo c’est le boulot. Je n’osais même pas allier les deux ».

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Au fil des rencontres avec d’autres tatoueurs, il réalise qu’il peut en faire autre chose qu’un métier d’« artisanat » désincarné et trouver la force de se lancer en indépendant.

Léna Nahon, tatoueuse, a mis Quentin Ortega sur la voie : « elle a un style “croquis”, et a ouvert toutes les portes de ce format qui sort des règles du tattoo traditionnel. »

Ce style, l'artiste le cultive dans ses créations personnelles, mais il ne l’a jamais expérimenté dans le salon où il travaillait. Il rejoint alors Léna à l’Usine, studio privé du quartier Saint-Léonard, et se retrouve entouré d’autres tatoueurs aux univers décalés : « Ils m’ont libéré d’un poids : il y a beaucoup de rigueur dans ce milieu ».

Encrer autrement

Dans ce nouvel espace, il déploie complètement son style, qui se rapproche de la texture crayonnée d’un croquis. L’artiste travaille les lignes, et aussi les détails du corps : mains, visages, bouches, yeux… mais aussi quelques objets qui reviennent souvent sur ses planches : couteaux, voitures, maisons. « Je le fais sans m’en rendre compte mais c’est beaucoup sur l’humain ou le personnage ».

Le tatoueur va surtout puiser son inspiration dans d’autres formes d’art : « Au final, j’ai peu d’inspiration tattoo parce que je viens de l’illustration. Je respecte cela et j’apprécie ce que font mes collègues, mais j’aime aller ailleurs : la peinture, les films, les cadrages, les photos. »

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Parmi ses références trône le peintre Egon Schiele, dont on retrouve les formes et les expressions torturées parmi les tatouages du trentenaire. Autres inspirations : le bédéiste Nicolas de Crécy, dont Quentin Ortega a récupéré les traits minutieux qui regorgent de détails, ou encore le photographe américain Stephen Shore, dont il apprécie l’atmosphère seventies.

De l’art, et encore de l’art, que Quentin compile précieusement : « Je ne suis pas matérialiste mais, la bibliothèque, c’est l'espace de ma maison que je kiffe le plus. J’ai une grosse collection de livres : d’art, et même des bds, d’illustration. Ces ouvrages me survivront, et en même temps, j'éprouve du plaisir lorsque je les regarde ».

Mais Quentin recherche aussi ses inspirations ailleurs que dans des représentations picturales, notamment dans la musique : « Des ambiances. Je ne mets pas de mots dessus, mais j’aime bien la musique. J’écoute essentiellement des chansons anglaises, qui posent une atmosphère qui me parle. Quand je fais un dessin, je me nourris du ressenti ».

Faire dépasser le trait

En quittant le salon de tatouage, le dessinateur a retrouvé la liberté de sa créativité. Il a aussi renoué avec ce qui lui avait tant manqué lors de ses débuts d’illustrateur : le rapport et l’échange avec l’humain. Il apprécie tout particulièrement le contraste que le tatouage peut créer avec la personnalité, ou l’apparence de la personne, et comment cette réalisation vient s’inscrire dans la panoplie des tatouages qui marquent parfois déjà le corps de son sujet. 

Le tatouage constitue son activité principale, mais ce n’est pas la seule forme dans laquelle il s’exprime. Avec la pandémie, il a eu envie de mettre en place d’autres projets qui lui permettent de sortir de son cadre de travail habituel, mais aussi d’explorer d’autres techniques : peintures à la pastel, clip d’animation, et pochettes d’album. « Ça me nourrit et ça me fait du bien, aussi ».

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Il retrouve, par exemple, dans ses portraits à la pastel, la couleur qu’il délaisse lors de ses tatouages, et l’envisage comme un nouveau défi : « j’aime bien le rapport à la pastel, vraiment physique, rythmé par les coups. Avec ce matériel, la gamme de couleur se révèle relativement restreinte : j’ai la contrainte de devoir utiliser ces couleurs-là pour les contrastes ».

Ses grands portraits à la pastel reflètent une autre facette de son art, où l’on retrouve les dénominateurs communs de son style : les cadrages en gros plan, l’accent mis sur l’humain et les détails des attitudes. Une patte qui navigue entre tatouage, pastel, crayon et encre de Chine, et brise les frontières entre les genres : « J’ai envie d’être intemporel, je ne crois pas devenir has been un jour ».

Les oeuvres de Quentin Ortega sont actuellement exposées au Food market de la Grand Poste jusqu’au30 juin 2022.

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