Ligature des trompes : le vécu des patientes


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Luisa Demarchi, Romane Dujardin, Christophe-Olivier Ninos et Valentine Pasque

- Une enquête à écouter en podcast -

Découvrez ses trois épsiodes en cliquant sur les modules ci-dessous

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Libération du corps de la femme, importance du consentement, « Mon corps, mon choix », chirurgie stérilisatrice… Disposer de son corps quand on est une femme, une question plus prégnante que jamais. Alors que la parole se libère, la ligature des trompes à visée contraceptive reste pourtant taboue. Plongée immersive au cœur du sujet, à travers un article et trois podcasts.

La littérature sur le sujet ne manque pas : « Le corps médical s'est vu assigner une tâche nouvelle et importante dans l'aide à la régulation et à la limitation des naissances ou, en bref, à la contraception ; à cet égard, les médecins de famille, les gynécologues et les urologues ne sont pas les seuls concernés. » (Dr M. Renaer, « Ordomedic »). De nombreux aspects de la déontologie chirurgicale indiquent que « chaque fois qu’une aide contraceptive s’indique, le médecin est tenu de donner tout renseignement utile ». Mais de nombreux témoignages (en rue, sur Internet, celui de l’amie d’une amie, de la tante, la marraine, …) tendent à remettre en question cette opération supposée acquise que constitue la ligature des trompes. 

La ligature des trompes, qu’est-ce que c’est ?

Une recherche sur le site « Passeport Santé » nous permet d’y voir plus clair. On peut y lire les informations suivantes : il s’agit d’une méthode de stérilisation féminine à visée contraceptive. Cet acte chirurgical est réalisé à l'hôpital et consiste à fermer les trompes de Fallope. L’ovule ne peut donc plus descendre dans l’utérus et la fécondation est ainsi empêchée. La grosse différence entre cette méthode de contraception féminine et les autres méthodes existantes ? Sa dimension définitive.

Considérée comme irréversible, elle implique de ce fait un désir de ne pas ou de ne plus avoir d’enfants. Il existe trois méthodes de stérilisation provoquant une occlusion des trompes chez la femme : la ligature, l’électrocoagulation et la pose d’anneaux ou de clips. Dans le cadre de cette enquête, il est question de ligature uniquement.

Qu'en dit la loi ?

Si cette opération est légale en Belgique, dès la majorité civile, chaque médecin reste totalement libre de refuser de la pratiquer. Il est dès lors tenu de l’annoncer à la première consultation. Il se trouve dans l’obligation de renvoyer toute personne intéressée vers un confrère susceptible de procéder à l’intervention. Fait de loi d’une importance capitale : « l’âge, le nombre d’enfants et la situation maritale ne conditionnent pas la possibilité d’effectuer une ligature des trompes ».

Autrement dit, l’absence de désir d’enfant, et ce quel que soit l’âge, constitue un critère suffisant pour recourir à une ligature des trompes. L’avantage par rapport aux autres moyens de contraception ? Ne plus avoir à se soucier de sa contraception et vivre librement sa sexualité. Alors, les potentielles complications liées aux autres méthodes de contraception (rupture de préservatif, oubli de pilule, etc.) s’envolent.

La loi prévoit point par point l’intervention et les différentes démarches.

Première étape : la consultation initiale. Il s’agit de discuter des motifs de la demande, de vérifier que cette dernière est « libre, motivée et délibérée », ce qui implique pour le médecin d’informer sur les autres méthodes de contraception existantes, sur l’intervention de ligature des trompes, ses risques et ses conséquences.

La deuxième étape consiste en un délai de réflexion, qui représente une sacrée épreuve pour bon nombre de femmes. Quatre mois de réflexion entre la demande et l’intervention chirurgicale doivent être observés. Le délai ne peut être lancé qu’après une première consultation avec un médecin acceptant de réaliser la procédure.

Il faut alors franchir une nouvelle barrière : une deuxième consultation après ce long délai de réflexion (quatre mois). La patiente doit confirmer par écrit sa volonté de procéder à l’intervention. Le parcours de la combattante s’achève par l’intervention tant attendue, sous anesthésie générale, par cœlioscopie (de petites incisions à travers l’abdomen) ou par voie vaginale.

« La parentalité ne correspond pas avec ma personnalité et j’ai envie de rester très libre » L. de Bruyn

Notre enquête nous amène dans un premier temps à faire l’état des lieux des raisons, les motivations, de ces femmes qui souhaitent procéder à une ligature des trompes ou qui ont déjà subi l’intervention. Il en existe autant qu’il existe de femmes sur terre, même si si certaines de ces raisons reviennent plus souvent que d'autres. Laurence les explicitera dans cet extrait. Avoir un enfant et devenir parent, une énorme responsabilité que tout le monde ne se sent pas forcément prêt à assumer. D’autres encore savent simplement au fond d’eux-mêmes qu’ils n’en ont ni l’envie, ni le besoin, ni la capacité. Malgré son jeune âge (23 ans), Maëlle y a déjà longuement réfléchi : « La perspective d’avoir un enfant me provoque vraiment beaucoup d’anxiété. Certains ont de l’école-anxiété, moi j’ai de l’enfant-anxiété (rires). Mes contre ont dépassé mes pour. ».

Qui sont ces femmes ? Pourquoi souhaitent-elles se faire stériliser de manière définitive ? Réponse dans notre podcast n°1.

Podcast épisode 1 - Raisons

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« C’est une décision qu’il faut faire pour soi avant tout, pour son couple, et pour l’avenir » J. Derouane

Le podcast suivant porte sur les réactions que peuvent avoir l’entourage de la personne aspirant à se faire opérer. Pour Audrey, les choses ont été plutôt compliquées avec ses parents et elle a ressenti une très grosse pression sociale. Laurence perçoit elle aussi à plus grande échelle que les personnes ne désirant pas d’enfant, et plus particulièrement les femmes, sont mal perçues dans la société. « Des amies, toutes jeunes mamans, étaient assez choquées de mon choix. L’une d’elle m’a dit “ Les enfants, c’est que du bonheur”, alors qu’elle savait très bien comment je me positionnais par rapport à ça. Ça devrait être un choix personnel que personne ne devrait remettre en question, mais pourtant il y a toujours des gens pour essayer de te convaincre que tu fais le mauvais choix ». Une certaine violence, verbale et tacite à la fois, se terre parfois sous des mots à la tournure banale. À découvrir dans le podcast numéro deux.

Podcast épisode 2 - Réactions

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« Ce qui me dérange, c’est la remise en question systématique du choix quand il vient d’une femme, et pas quand il vient d’un homme » M. Bodeux

Le témoignage de Maëlle illustre très justement le ressenti de nombreuses femmes qui souhaitent procéder à une ligature. « Quand c’est une personne à pénis qui demande une vasectomie, il n’y a pas autant d’insistance pour savoir s’il est sûr de ce choix. D’après les témoignages que j’ai pu lire et entendre des hommes qui ont subi une vasectomie, il y a eu un rendez-vous psy après la demande, mais il n’y a pas eu trois mois de réflexion, il n’y a pas eu de “Mais vous êtes sûr ? Vous n’avez que vingt-cinq ans”. Il en existe peut-être, mais pas à ce point-là : les femmes, c’est systématique. »

Et les gynécologues dans tout ça ?

Stéphane Schindler, gynécologue-obstétricien, nuance : « On a beaucoup de mal à dire oui parce que si on est ligaturée, on devient stérile, et si 3 ans après elle rencontre l’homme ou la femme de sa vie et qu’elle veut un enfant avec, ce n'est plus possible. » En 30 ans d’expérience, il a eu l’occasion de procéder à pas mal de ligatures. « Quand j’opère une femme c’est parce qu’on en a déjà discuté une fois ou deux, que je connais son parcours, qu’on a peut-être déjà essayé autre chose et qu’elle veut vraiment en arriver là. »

Outre ceci, le Docteur Schindler explique qu’il ne pousse pas spécialement à la ligature parce que «  c’est un acte chirurgical opératoire et par rapport au bénéfice qu’on en retire, je trouve que le risque est fort important. C’est-à-dire que si dans un couple un des deux doit se faire opérer, c’est beaucoup plus facile chez un homme. Chez une femme c’est dans le ventre et personnellement je trouve que c’est ridicule de courir ce risque-là pour juste ne pas avoir de bébé alors qu’actuellement il y a plein d’autres systèmes qui ont l’avantage d’être très efficaces en tant que contraceptifs et en plus qui simplifient la vie des femmes en termes de douleurs de règles, de cycles irréguliers et même de certaines pathologies (hémorragies, fibromes, etc.). Tandis qu’une ligature n’a pas d’avantage autre que la contraception. Mais bon, voilà, c’est mon idée avec l’âge que j’ai et mon expérience. »

Il explique également qu’actuellement, il y a une espèce de mode « nature et écologique » : « De façon légitime, on veut moins de crasses dans ce qu’on mange, mais mettre les médicaments dans les crasses, c'est plus problématique. Les femmes ne veulent plus de pilule et d’hormones alors que leur corps en fabrique plein. Je crois que les gens ne connaissent pas grand-chose finalement à la biologie. Les sautes d’humeur, on dit que c’est la pilule, mais ce n’est pas vrai, la nature fait la même chose. » 

Quand on prend la pilule, on reçoit des hormones pendant 21 jours. Les jours suivants, on en reçoit un petit peu moins. Ce qui revient presqu'à un cycle naturel : pendant 21 jours, on produit des œstrogènes et de la progestérone, puis une chute, ce qui fait qu’on est réglée et ce qui provoque aussi de l’agressivité, de la mauvaise humeur, un mal de ventre, etc. « On n’est pas pire que la nature, finalement. Une femme que j’ai opérée s’est rendue compte que finalement elle était bien avec son stérilet qui ne donnait pas de règles. Oui, ça arrive souvent qu’on represcrive une pilule ou autre parce que la personne a toujours ses douleurs menstruelles, etc. »

Dans quelle mesure les procédés légaux sont-ils donc convenablement suivis par les gynécologues praticiens ? En quoi certaines étapes peuvent-elles être remises en question ? Ce parcours de la combattante s’applique-t-il aussi aux prétendants masculins à la stérilisation ? Dans quelle mesure s’agit-il, encore aujourd’hui, d’infantilisation du sexe féminin au travers de ce circuit éprouvant ? À quel point les gynécologues informent-ils sur cette opération, redirigent, refusent ou acceptent de pratiquer ? Cette myriade d’interrogations tisse le fil rouge qui a dirigé notre enquête entière et en constitue l’aboutissement dans le troisième et dernier podcast de cette série investigative. 

Podcast épisode 3 - Dissuasion

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