Liège Airport, du «déni technologique» au «greenwashing conscient»


Elisa Bruni

L’aéroport de Liège-Bierset à Grâce-Hollogne, vu du ciel. | ©️ Liège Airport

À Liège Airport, parkings vélos et panneaux photovoltaïques côtoient les réservoirs de kérosène. Avec une augmentation du fret annuel de 14% en 2025 et près de 2 millions de tonnes transportées, la direction assume une stratégie de croissance du trafic cargo. Elle revendique pourtant une trajectoire climatique alignée avec les objectifs internationaux.

Le 11 mars dernier des dizaines d’avions quittaient Liège en direction de… Bruxelles. Quinze minutes de vol pour 90 kilomètres : ces « sauts de puce », opérés par de gros porteurs, cristallisent les critiques depuis 20 ans. Ces vols controversés confirment pourtant les orientations stratégiques de l’aéroport, et interrogent sérieusement sa considération réelle pour les enjeux climatiques.

Car Liège Airport met en avant un objectif ambitieux: réduire de 65% d’ici 2030 ses émissions les plus importantes (isolation des bâtiments, éclairage led, véhicules électriques…), ainsi que 75% de ses émissions relatives par tonne transportée. En réalité, ces efforts ne concernent que ses activités… internes. Dans les bilans environnementaux de Liège Airport, les émissions des vols sont traitées comme des émissions regroupées dans le secteur du transport, sans aucun lien avec l’aéroport. Face à cette quasi absence de chiffres, Christian Delcourt, porte-parole de Liège Airport, s’explique : «Les émissions liées aux vols ne relèvent pas directement du contrôle des aéroports.» Il s’en remet aux compagnies aériennes et aux mécanismes internationaux qui les encadrent.

Greenwashing

Pour Pierre Ozer, climatologue et professeur à l’Université de Liège, ce raisonnement frôle l’absurde: «Liège Airport s’amuse à distinguer l’infrastructure de l’activité, comme si elles étaient dissociables. Or sans l’infrastructure, il n’y a pas d’activité aérienne.» Il rappelle que l’infrastructure de Liège Airport ne pèse même pas 1% des émissions liées à l’aéroport.

Même constat pour François Schreuer, conseiller communal (PS) à Liège: «Il n’y a absolument aucun doute : les panneaux solaires de l’aéroport et le covoiturage des employés ne compensent qu’un pour cent ou un pour mille des émissions de gaz à effet de serre des vols cargos», estime-t-il.

Pierre Eyben, conseiller Vert Ardent, dénonce carrément un «greenwashing absolu». Pour lui, «on communique sur un "aéroport zéro carbone" en excluant les avions, qui représentent plus de 99% des émissions liées à l’aéroport

De son côté, la direction défend une «stratégie environnementale structurée» et affirme que croissance du fret et réduction des émissions ne sont «pas incompatibles». Elle met en avant l’électrification progressive de ses équipements, le développement de l’énergie renouvelable et l’usage d’électricité verte sur le site.

Pierre Courbe, chargé de mission Mobilité chez Canopea (fédération des associations environnementales belges), tempère cette vision: « Une étude de l’Agence wallonne de l’air et du climat a estimé que les émissions des avions sont 358 fois supérieures aux émissions directes de l’aéroport même.» Les mesures internes de réduction d’émissions, à ses yeux, «sont vraiment anecdotiques».

Faiblesse du politique

À long terme, Liège Airport vise une évolution de 40% du fret d’ici 2040. D’après Christian Delcourt, à l’horizon 2030, la transition reposera principalement sur le «renouvellement progressif des flottes et le développement des carburants durables». Mais pour Pierre Eyben, la promesse technologique de ces carburants «verts» ou d’avions « électriques » est «parfaitement illusoire». Pierre Courbe enfonce le clou: «On n’arrivera jamais à faire voler des avions avec les volumes actuels et zéro émission.»

Entre les promesses technologiques et les constats scientifiques, le décalage reste profond. «La trajectoire de Liège Airport est totalement incompatible avec toutes sortes de politiques climatiques», tranche Pierre Ozer. Derrière cette contradiction, Pierre Courbe, parle de «greenwashing conscient» et «d’une forme de déni où l’on se persuade que la technologie finira par résoudre l’équation». Pierre Eyben y voit, lui, un «choix de faiblesse» du politique, qui laisse le développement économique se poursuivre sans encadrer ses conséquences climatiques.

Bref, à Liège Airport la transition écologique peine encore à décoller face au cargo.

Elisa Bruni

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