Editeur final et chargé des questions déontologiques au sein du groupe Sudinfo, Michel Royer est le nouveau président du Conseil de déontologie journalistique (CDJ). Il revient sur sa vision de l’organe d’autorégulation, de la déontologie au sein de la société actuelle, et de l’avenir de l’information à l’ère de l’IA. Interview.
Les temps changent. Le nouveau président du CDJ provient des rangs de Sudinfo (Rossel), premier groupe de presse quotidienne en Belgique francophone, mais surtout recordman régulier, pendant des années, du nombre de plaintes déontologiques déposées au sein de l’organe d’autorégulation journalistique. Et si la tendance s’est inversée il y a peu, c’est en grande partie dû au travail interne de Michel Royer, le « Monsieur Déonto » du groupe Sudinfo.
Après des études à l’IHECS (1982-1986), Michel Royer devient journaliste professionnel en intégrant le journal La Meuse Huy-Waremme, qui n’était alors pas encore intégré au groupe Sudinfo. Il passe 10 ans à ce poste avant de rejoindre l’information générale du groupe, et occupe successivement différentes fonctions : chef d’édition à La Meuse Huy-Waremme (2000-2003), chef de l’information générale (2003-2006), rédacteur en chef de La Meuse Liège, Verviers et Huy-Waremme (2006-2011), puis il revient à l’information générale sous différentes casquettes.
En 2017, il est chargé des questions déontologiques et de la gestion des conflits juridiques avec les rédactions de Sudinfo. Aujourd’hui à mi-temps (en aménagement de fin de carrière), il a été nommé fin janvier président du Conseil de déontologie journalistique, dont il est membre depuis 2018.
Studiobus: Depuis votre entrée au CDJ, quels aspects de votre pratique professionnelle avez-vous remis en question ou fait évoluer ?
Michel Royer : Avant mon arrivée au CDJ, chaque rédaction ou édition de Sudinfo fonctionnait de manière relativement autonome, notamment en matière de déontologie. Les chefs de service disposaient d’une grande liberté dans le traitement des contenus, en particulier pour les faits divers et le judiciaire. Mon rôle a progressivement consisté à mettre en place des normes communes, c’est-à-dire des règles minimales partagées par l’ensemble des rédactions, en dessous desquelles on ne peut pas descendre. Il ne s’agissait pas d’imposer une vision théorique ou rigide de la déontologie, mais de créer un socle commun, compréhensible et applicable dans le travail quotidien. Le CDJ est pour moi un apprentissage permanent. Les dossiers examinés, les débats internes et les décisions rendues obligent à réfléchir très concrètement aux limites du métier. J’ai essayé de transposer ces enseignements au sein de Sudinfo, notamment en rappelant régulièrement les principes fondamentaux du code et en expliquant leur sens, plutôt que de les présenter comme de simples contraintes. Nous avons également instauré un système de référence interne : lorsqu’une rédaction est confrontée à une situation sensible — par exemple un fait divers délicat, une affaire judiciaire en cours ou une question d’identification — elle peut me contacter à tout moment pour obtenir un avis déontologique. L’objectif était de disposer d’un interlocuteur clairement identifié, joignable rapidement, afin de pouvoir prendre des décisions éclairées dans des délais parfois très courts, sans agir dans l’urgence ou sous la seule pression de l’actualité.
Pouvez-vous donner des exemples concrets de normes que vous avez renforcées ?
M.R. : Les normes concernent principalement les faits divers et le judiciaire, qui sont des domaines particulièrement sensibles et souvent chargés émotionnellement. Ce sont des sujets où la frontière entre information légitime et atteinte aux personnes peut être très mince. La protection des mineurs est devenue un point central. Aujourd’hui, lorsqu’un mineur est impliqué, en particulier en tant que victime, il doit être totalement protégé: cela concerne son identification, directe ou indirecte, mais aussi l’iconographie, le choix des mots et le contexte dans lequel l’information est présentée. Il y a trente ans, ces questions étaient abordées de manière beaucoup moins systématique. On ne se posait pas toujours la question de citer un prénom, de donner un détail permettant une reconnaissance locale, ou de publier une photo. Les sensibilités ont évolué, tout comme les attentes de la société. Cela implique une vigilance accrue et un travail de sensibilisation constant, notamment auprès des jeunes journalistes qui arrivent dans le métier et qui doivent intégrer très tôt ces réflexes déontologiques.
Comment parvenez-vous, en tant que journaliste, à juger des affaires sans indulgence excessive ni sévérité injustifiée ?
M.R. : Le CDJ n’est pas là pour protéger les journalistes en tant que corps professionnel, mais pour appliquer le Code de déontologie de manière rigoureuse. La question que nous nous posons systématiquement est simple dans sa formulation, mais complexe dans son application : le code a-t-il été respecté ou non ? Ce travail exige une forme de mise à distance personnelle. Il faut être capable de juger des pratiques journalistiques sans complaisance, y compris lorsqu’elles concernent des médias que l’on connaît bien ou auxquels on a pu appartenir. La richesse du CDJ tient beaucoup à sa composition. Il rassemble une quarantaine de membres aux profils variés : journalistes issus de différents médias, juristes, représentants de la société civile. Cette diversité permet d’éviter les réflexes corporatistes et oblige chacun à confronter son point de vue à d’autres sensibilités. Les débats sont souvent nourris, parfois vifs, mais toujours argumentés. Il arrive que des positions évoluent au fil des discussions, y compris les miennes. C’est précisément cette confrontation qui garantit, selon moi, l’impartialité et la crédibilité des décisions rendues.
L’essor de l’intelligence artificielle suscite beaucoup de débats dans les rédactions. Comment percevez-vous l’arrivée de ces outils dans le journalisme, d’un point de vue déontologique ?
M.R. : L’intelligence artificielle pose de vraies questions, mais il faut éviter deux écueils : la diabolisation et la naïveté. L’IA est avant tout un outil. Comme tous les outils, elle peut être utile si elle est maîtrisée, encadrée et utilisée avec discernement, mais elle devient problématique si elle remplace le jugement journalistique. D’un point de vue déontologique, la responsabilité reste toujours humaine. Un article généré ou assisté par une IA engage pleinement la responsabilité du journaliste et du média qui le publient. Il n’est pas question de se réfugier derrière l’outil en cas d’erreur factuelle, de biais ou de formulation problématique. L’IA peut éventuellement aider pour certaines tâches techniques ou répétitives, mais elle ne peut pas décider de l’angle, de la hiérarchisation de l’information ou de la pertinence d’une publication. Ces choix relèvent du discernement humain et de l’éthique professionnelle. Le risque, si l’on va trop loin, serait de standardiser l’information et d’affaiblir l’esprit critique.
Avec votre expérience et votre recul, comment analysez-vous l’évolution de la société actuelle et son rapport à l’information ?
M.R. : Nous vivons dans une société beaucoup plus fragmentée et plus polarisée qu’il y a vingt ou trente ans. Les réseaux sociaux ont profondément modifié la circulation de l’information et la manière dont elle est reçue. Le public est à la fois surinformé et mal informé, exposé en permanence à des contenus très émotionnels. Cela crée une pression supplémentaire sur les médias traditionnels. D’un côté, ils doivent continuer à informer de manière rigoureuse ; de l’autre, ils évoluent dans un environnement où l’émotion, l’immédiateté et la réaction rapide prennent souvent le pas sur l’analyse et la nuance. Dans ce contexte, le rôle du journaliste est plus important que jamais. Il ne s’agit pas seulement de relayer des faits, mais de les contextualiser, de les hiérarchiser et de résister à la tentation de l’exagération ou du sensationnalisme. La déontologie n’est pas un luxe ou un frein : elle devient au contraire un repère essentiel dans une société où la confiance dans l’information est fragilisée.
Propos recueillis par Kylian Chazal