Quand le journal papier ne fait plus la une


Dans En ville On débat
Collyn Bertrand

©️ Pixabay

Dans le centre-ville de Liège, les libraires ne sont plus seulement des vendeurs de nouvelles mais les témoins d'un monde qui s’efface. Entre ventes en déclin, flambée des prix et crainte de l’IA, reportage auprès de ceux qui voient le lectorat tourner la page.

 

Devant le rideau de fer du Press Shop, rue de la Régence à Liège, à l’heure où il parait que Paris s’éveille, le rituel de Gérald, libraire, est immuable.  Pourtant quelque chose est occupé à changer. Le paquet de journaux ficelé sur le seuil semble dérisoire. « L’heure d’arrivée ? Ça varie selon la grève et l’humeur du chauffeur Bpost », lâche le vendeur en ouvrant son commerce. Une odeur d’encre y flotte encore, mais elle est désormais concurrencée par celle du carton. Sous la lumière des néons, Gérald aligne les titres de presse avec une précision mécanique, presque rituelle. Autour de lui, les murs tapissés de magazines colorés semblent rétrécir, cernés par l'envahissante marée des colis postaux qui colonisent désormais l'espace.

Le soleil se lève et, progressivement, des clients apparaissent. Derrière son comptoir, Gérald dresse un constat sans appel : « En deux heures, pas un magazine, pas un journal, mais quinze colis, une boisson et deux timbres-poste. »

La librairie s’est muée en point relais. Les étagères saturent de titres, mais les clients viennent chercher leurs commandes. « On vend une vingtaine de journaux par jour, une cinquantaine de magazines. C'est beaucoup moins qu'avant », note Gérald. Le public ? « Souvent les mêmes. » Une clientèle vieillissante, fidèle par habitude. Même l'actualité brulante n’y change rien : « La vente ne varie pas selon le contexte. » La conclusion est claire : pourquoi venir acheter de l’information disponible gratuitement (ou presque) sur le web ?

« Ils nous tuent »

À deux rues de là, au Press Shop de la place Cathédrale, la colère est de nature économique. Le vendeur pointe une pile de journaux. « Regardez le prix : 3,20€, parfois 3,50€. Ça a beaucoup augmenté, c’est une catastrophe ! » Le journal est devenu un produit de luxe pour l'étudiant ou le travailleur, qui finissent par y renoncer.

Cette dévaluation s’observe aussi dans l’espace de la boutique. Les journaux, jadis rois de la vitrine, reculent peu à peu vers le fond de l’échoppe, cédant les précieux mètres carrés de l’entrée aux jeux de grattage et aux cigarettes électroniques, jugés bien plus rentables.

Le coup de grâce vient parfois des éditeurs eux-mêmes. Le vendeur évoque avec amertume les stratégies des groupes tels que Rossel. « La perte est réelle depuis le début des années 70, où ils ont lancé des abonnements pour la livraison à domicile, et plus récemment le numérique. Ils nous tuent. » Autrefois partenaire, le libraire semble être devenu un concurrent que plus personne ne craint. On en oublierait qu’il a connu le succès, autrefois.

Le buzz avant l’info

Le terminus des bus de la place Saint-Lambert sera le point final de nos observations. Le flux de la foule aux heures de pointe est nerveux. La vendeuse du Press Shop en face du terminus, au rayon magazines, perçoit un péril plus discret. « Les gens cherchent le buzz, qui a pris le pas sur l’info avérée », soupire-t-elle. Serions-nous en train de négliger l’essence même du journalisme ? Ne lirions-nous pas tant pour nous élever que pour sursauter ?

Elle observe aussi avec fatalisme un fossé générationnel béant. Pour les nombreux étudiants qui traversent la gare des bus, le « mur de presse » est devenu invisible. Leurs yeux glissent sur les centaines de couvertures de magazines sans jamais s'y arrêter, comme si le papier n'était plus qu'un élément de décor vintage.

Au cours de cette discussion, deux lettres reviennent comme une menace : I.A. « C’est une peur énorme », confie-t-elle. « Le magazine Elle, notamment, a été accusé d’avoir rédigé des articles grâce à l’IA … » Plus de la moitié des articles publiés entre mars et mai, selon la VRT. C'est un danger mortel pour les journalistes, ainsi que pour ceux qui vendent leurs papiers. Si le contenu perd en valeur humaine, pourquoi investir pour l'imprimer ? « C’est voué à disparaître », conclut-elle.

Le spectre du tout au numérique qui, quelques années auparavant, nous aurait fait sourire, devient une triste réalité, petit à petit, colis après colis. La presse papier s’effondre sans fracas. Elle s’éteint doucement, dans le silence digne des marchands d’information, devenus distributeurs de colis.

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