Covid, inondations, chantier du tram: après cinq ans de crises en tous genres, les commerçants du centre-ville de Liège tentent de relever la tête. Mais des freins structurels persistent et empêchent le redémarrage d’une ville pourtant pleine d’atouts.
«Tu as vu, même le Cora va fermer… On n’en est pas encore là, nous, mais il faut se préparer.» Un écho qui revient inlassablement autour de la caisse des commerçants du centre-ville de Liège. La fermeture du centre commercial de Rocourt, et le licenciement de 1.700 salariés résonnent comme un symbole des menaces qui planent sur le commerce dans toute la province. Les petits, comme les gros, sont touchés par les crises.
Pour les “petits”, les difficultés s’accumulent ces dernières années. “L’état du commerce liégeois était catastrophique, par la suite de toutes les crises successives qu’il a vécues”, se souvient Jean-Luc Vasseur, président de la société royale Le Commerce Liégeois. Covid, inondations, tram: la Ville de Liège a peiné à reprendre son souffle et les commerçants ont toujours été en première ligne. Aujourd’hui encore, les séquelles des travaux éventreurs du tram peinent à suturer. Les appels de commerçants au soutien financier se multiplient.
Chiffre d’affaires amputé de 50%
Benjamin Phaille, gérant de la boutique de slow design ReStore, en Neuvice, va devoir fermer boutique “pour maintenir l’emploi”. Il va se réorienter vers les activités de design, et non plus la vente: “Avec les charges et les taxes, tenir une boutique est trop complexe. Avec les travaux et la crise économique, on a perdu entre 50 et 70% de chiffre d’affaires”. “Il faut que les gens se réhabituent à revenir sur Liège, plutôt qu’en dehors, il faut laisser du temps au temps”, espère Nathalie Mantione, créatrice et gérante du magasin de skateboard 6K SHOP rue de la Casquette.
Il n’existe pas de définition juridique du “petit commerçant”. On se figure pourtant aisément, dans le langage courant, l’image d’une boutique modeste, tenue par un gestionnaire indépendant, face à la concurrence des centres commerciaux, des chaînes internationales, et de leurs franchises. Une image à nuancer, selon l’échevine du Développement commercial de la ville de Liège, Maggy Yerna : “Il faut changer ce vocabulaire du “petit commerçant”, l’opposition entre “petits du centre” et “grands” de je ne sais où. Il y a des grands et des petits partout, ils ont tous des charges à payer”
La concurrence des centres commerciaux périphériques
N’empêche que les commerçants indépendants de l’hypercentre, ultra-majoritaires dans le centre-ville, subissent très sérieusement la concurrence des pôles d’attractivité extérieurs. Une étude préliminaire à l’établissement du schéma de développement commercial de la ville de Liège, que nous nous sommes procurés avant sa publication officielle, souligne que “les pôles commerciaux principaux de l’agglomération se superposent et constituent une concurrence interne pour l’hypercentre”, accentuée par l'extension des zones commerciales de Rocourt, Belle-Île, et Boncelles.
Un syndicat des petits commerçants? “Fédérer”, c’est le mot d’ordre. “Seul, on agit de manière individuelle, c’est un peu nombriliste et on n’avance pas”, analyse Jean-Luc Vasseur. Avec plus de 50 ans d’existence, l’association endosse le rôle de représenter les enjeux de tous les petits commerçants du centre-ville. À tous les niveaux de pouvoir, “Le Commerce Liégeois” tente de jouer les bonnes cartes selon la problématique. L’association assume une conduite quasi syndicale: “Quand il faut monter au front, on monte au front”, lance fièrement son représentant. En 2022, lors d’un débat face à Pieter Timmermans, administrateur délégué de la Fédération des entreprises belges, Jean-Luc Vasseur dénonce, avec émotion, le manque de représentation des petits commerçants dans le bassin des très gros poissons. “J’avais, d’un côté, un commerçant qui me disait devoir vendre sa maison pour préserver son pouvoir d’achat et, d’un autre, une grande société qui a des difficultés à distribuer des millions voire des milliards de dividendes”, se désole Jean-Luc Vasseur. Un débat sur le pouvoir d’achat qui ne représentait en réalité aucune des difficultés vécues par les petites entreprises.
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20.000 euros de caution, enchères…
Du fond de sa cordonnerie, rue Saint-Rémy, Monique Herman a vu depuis quarante-six ans les commerçants partir et s’installer. Depuis trois ans, les rideaux se ferment et ne se rouvrent plus. Accoudée à sa machine à coudre, elle égrène la longue litanie des commerces fermés : le marchand de vin, la bijouterie, le salon de coiffure, ou la maroquinerie. Tous disparus faute de repreneurs, une fois les gérants arrivés à l’âge de la retraite. “Le fromager à côté arrête en juin, annonce-t-elle. Il ne trouve personne pour reprendre son commerce. Pourtant, il propose tout clé en main: même les fromages restent!”
Pour les jeunes entrepreneurs rêvant d’ouvrir un commerce, nombreux sont les obstacles. A commencer par les loyers. A l’agence immobilière Trévi Liège, les quelques fonds de commerce proposés ne trouvent pas preneurs. “Certains propriétaires sont trop gourmands. Les biens ne partent qu’en négociant, ou via des baux de courte durée”, commente un agent. De particulier à particulier, la négociation peut se révéler âpre. Julie*, jeune liégeoise, est tombée des nues au moment de négocier le fonds de commerce : “Une propriétaire m’a demandé 20.000 euros de “caution”, et pour le loyer, elle m’a dit qu’on pouvait s’arranger si personne d’autre n’est intéressé. Il y a une vraie mise aux enchères des biens par les propriétaires. Ils te donnent un prix initial, mais te font comprendre qu’au final, c’est celui qui offre le plus qui aura le local.”
Selon le classement des rues commerciales les plus chères du monde, établi par la société immobilière internationale Cushman & Wakefield, le prix du mètre carré grimpe à 1.050 euros par an rue Vinâve d’Île. Avec la fin des travaux du tram, et le retour du dynamisme de certaines artères, comme le quartier Saint-Léonard, l’échevine Maggy Yerna dénonce “certains propriétaires qui n’ont pas envie de louer pour le moment. Ils spéculent un petit peu : dans six ans quand la rue sera refaite, ils pourront demander un prix encore un peu plus trash pour la même cellule.” Conséquence : un taux de cellules vides de 24% au centre-ville, bien au-dessus de la moyenne wallonne (21%).
“Un service rendu à la ville”
Sans repreneurs, ces cellules inactives trouvent parfois une seconde vie, occupées par des collectifs d’artistes, comme Rhiz(H)home. Des mannequins repeints, des livres accrochés au plafond, des tags sur tous les murs, c’est un véritable torrent de créativité qui inonde l’ancien bâtiment de l’Icadi, situé dans la rue de Fragnée. Depuis 2023, l’ancienne école d’art appliqué s’est transformée en atelier temporaire pour une centaine d’artistes en tout genre. Le projet est un grand Rhiz(H)ome, un service proposé par le Comptoir des ressources créatives (CRC). Le lieu a été rebaptisé “Jacadi”.
“La Ville n’a pas de problème à prêter les lieux. Ce qui la préoccupe, c’est que les personnes n’en sortent jamais”, explique Gérard Fourré, chargé de projet et du développement au CRC. “En réalité, c’est une aide pour la Ville plutôt qu’un cadeau de sa part : on occupe le bâtiment et nous le sécurisons, le temps qu’il soit de nouveau utilisé.” Même son de cloche du côté d’Art au Centre, qui expose dans les cellules vides du centre-ville des artistes contemporains belges et internationaux.“C’est plutôt un service que l’on rend à la ville», pense également Maxime Moinet, chargé de projet au sein de l’ASBL Liège - Gestion centre-ville, un partenariat public-privé. Cette problématique des cellules vides était déjà présente dans les années 2000 et aucun projet n’a permis jusqu’ici d’améliorer durablement la situation…
Sous le poids des tickets de parking Les automobilistes se sentent vite à l’étroit quand il s’agit de trouver un lieu pour délaisser leur véhicule le temps d’une balade en ville. Choisir entre payer le prix fort d’une place de parking couvert ou tenter sa chance en rue, au risque de se faire verbaliser, ce dilemme lasse les Liégeois. “Les parkings privés, surtout ceux en intérieur, ça revient vite cher. Donc forcément, on préfère aller faire ses courses ailleurs qu’au centre-ville”, témoigne un étudiant croisé rue Cathédrale. Maggy Yerna confirme que le prix du stationnement et le manque de places figurent parmi les principales doléances exprimées par les commerçants. “Pourtant, à Maastricht, les parkings sont tout aussi chers – voire plus – et cela ne semble pas freiner les clients”, observe-t-elle.
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Viser les niches
Comment faire revenir les commerçants, et par là même les clients, au centre de Liège ? Les permis d’urbanismes, nécessaires à l’installation d’un commerce, ne passent par la ville qu'au-delà de 400 m² de surface commerciale. “Pour ce qui est des petits magasins, qui sont souvent sous la barre des 200 m², nous ne sommes informés de l'implantation des nouveaux commerces que par un recensement visuel, explique l’échevine chargée du développement commercial Maggy Yerna. Nous n’avons rien qui nous permet de décider en amont, de dire “on ne veut pas un marchand de souliers, on veut un marchand de glace…” Une vision forcément partielle de l’état et de la structure des commerces, et peu de marges de manœuvre pour renouveler l’offre en ville.
Les services communaux incitent alors à l’installation de nouveaux commerces aux concepts forts, avec l’initiative Créashop, une aide à l’installation d'artisans, notamment dans les fonds de commerces détenus par la ville, avec un bail réduit sur trois ans, ou en mettant en relation porteurs de projets et propriétaires. Christine Jaminon, responsable du service "Développement économique et commercial" de la Ville de Liège, annonce vouloir créer un “Immoweb commercial». Géré par la ville, il aura pour mission de “diriger les candidats commerçants vers les quartiers stratégiques”, et de les mettre en relation avec les propriétaires en quête de locataires, dès septembre prochain.
Si les commerçants saluent globalement le soutien des pouvoirs publics lors des crises du Covid, et des travaux du tram – pendant lesquels la commune a distribué 20 millions d’euros aux boutiques les plus proches du chantier –, certains critiquent encore le manque de soutien concret à la situation de crise structurelle du centre-ville. Benjamin Phaille, du ReStore, estime que ces plans ne prennent pas assez en compte les spécificités de la ville : “Les Créashop, ça date de 2012, et c’est dans toutes les villes. Il n’y a rien d’atypique à cela. On ne peut pas généraliser le centre-ville de Liège aux autres villes”. Il en appelle alors au secteur privé pour investir dans les nouveaux artisans du centre, comme Noshaq : “Si les locomotives, comme nous tombent, ça ne va pas aider le développement de nouveaux commerces d’artisanat, innovants.”
Car pour l’ensemble des acteurs, c’est avant tout une question d’offre. “ Le commerce d’antan, la petite brouette qui vendait des cûtès peûres [poires cuites au sirop de Liège, NDLR] en ville, c’est fini ! il faut miser sur un commerce de niche, attractif et qui travaille sa communication sur tous les axes”, explique Jean-Luc Vasseur, de la société royale Le Commerce Liégeois. ”On veut retrouver des centres-villes comme avant, ce qui est impossible. Liège a besoin de solutions nouvelles”, abonde Gérard Fourré, du Comptoir des Ressources Créatives. “La problématique de la vacance concerne essentiellement les pôles commerciaux traditionnels», insiste encore l’étude commandée par la ville. Le commerce liégeois pourra prospérer, à condition de respecter l’esprit de l’époque.
* Le prénom a été modifié
