A Liège entre autres, le PS a préféré convoler avec la droite (MR) et le centre (Les Engagés) plutôt qu'avec les autres partis de gauche. | © Antoine Ramet
Malgré un terreau électoral fertile, Liège n’a pas accueilli une majorité de gauche au conseil communal composé en octobre dernier. Entre points de convergence et de divergence, vieilles habitudes et question écologique, différent•es acteur•rices de la gauche liégeoise tentent d’expliquer les raisons de ce non-accord.
Une digue a été franchie. Pour la première fois, le PTB est monté dans une majorité communale en Belgique francophone. À Mons, le bourgmestre Nicolas Martin (PS) a fait le choix d’une majorité de gauche comprenant le PS, Ecolo et le PTB. Si les Verts ont souvent été associés à des majorités (même au niveaux régional et fédéral), un plafond de verre continuait de bloquer l'ascension du PTB.
À Liège, cette digue tient toujours. Le PS, premier parti en termes de score, a fait le choix de reconduire sa majorité avec le MR et, en bonus cette fois-ci, les Engagés. Le tout en incluant une clause interdisant aux trois partis de travailler avec le PTB aux niveaux communal, supracommunal ou intercommunal en Province de Liège. Le prétexte: “la lutte contre les extrêmes”. Une coalition PS-PTB-Vert Ardent aurait pourtant porté la majorité à un confortable total de 32 sièges contre 33 (sur 49) pour la majorité actuelle.
Malgré des échanges entre le PS et le PTB après les élections communales, la clause anti-PTB imposée par le libéral Pierre-Yves Jeholet rendait impossible une union des gauches. Pourtant, la volonté ne manquait pas du côté du PTB et d’Ecolo. Lors d’un débat post-électoral sur Qu4tre, le président du PTB Raoul Hedebouw évoquait cette possibilité : “Je trouve qu’à Liège ce serait constructif de penser à un autre type de majorité. PS-PTB-Vert Ardent, pourquoi pas?” “Une majorité très à gauche qui correspondrait à la marque électorale liégeoise”, estime quant à elle Caroline Saal, tête de liste de Vert Ardent.
Entre vieilles habitudes et contexte défavorable
La raison de ce non-accord était peut-être une question de routine. Si, aux dernières élections, le PTB a fait savoir qu’il était prêt à monter dans des majorités, il aura fallu du temps au dernier parti unitaire de Belgique avant de sauter le pas : “Il y a eu toute cette phase où le PTB refusait d’accepter qu’il est un parti de pouvoir”, explique Geoffrey Grandjean, politologue à l’ULiège. “Il a fallu le temps qu’il l’accepte et qu’il le dise. C’est un an ou deux avant les élections communales que Raoul Hedebouw dira qu’il veut bien participer à des majorités communales.” Sur cette dynamique d'un PTB qui demeure dans l’opposition, Sophie Lecron (PTB), tient à nuancer : “Pendant longtemps, on n’a pas été dans des majorités, mais ce n’était pas un principe en soi. En tant que parti des travailleurs et des travailleuses, on veut les défendre et porter les combats à l'endroit où ce sera le plus utile. On a alors fait l'analyse que, là où on le ferait le mieux, c'était dans l’opposition.”
Les vieilles habitudes, c’est aussi ce qui a pu maintenir la coalition en place. “Le MR a une tradition sociale-libérale plus forte à Liège qu’ailleurs”, souligne Geoffrey Grandjean. Depuis l’accession de Willy Demeyer au poste de bourgmestre, le PS a toujours travaillé avec soit le PSC/CDH/Les Engagés, ou le MR à partir de 2018. “Les Liégeois•es ont voté à plus de 60 % à gauche. Donc quand on additionne les votes PS-PTB-Vert Ardent, on réalise que deux liégeois sur trois qui votent à gauche. Et malheureusement, je constate que le parti socialiste a tendance à rester dans des vieilles habitudes”, déplore Sarah Schlitz (Écolo).
Ce n’est évidemment pas seulement le passé qui explique le présent. Les dernières élections, qu’elles soient fédérales, régionales ou communales ont vu une forte progression du MR et des Engagés couplée à un échec des Socialistes. “Je pense qu’il y a un rapport de force auquel Demeyer a été soumis et dont il a pris acte”, explique Geoffrey Grandjean : “Il y a la majorité régionale qui fait que le PS est mal pris. Ça veut dire qu’il ne peut pas monter avec le PTB si vous avez des difficultés à négocier à la Province. Et qu’en plus de ça, on met les communes socialistes sous tutelle à la Région avec le gouvernement Engagés-MR.” Une analyse partagée par Sophie Lecron : “Le PS a quand même pas mal perdu au niveau fédéral et régional. Je pense que le PS liégeois a voulu garder un rôle, ou en tout cas un lien avec le MR et Les Engagés”.
Convergences et divergences
Selon Geoffrey Grandjean, une union PS-PTB-Ecolo (Vert Ardent) reste aussi possible au confluent idéologique : “On est quand même face à des partis qui partagent les mêmes idées, à différents niveaux. Que ce soit en termes de répartition des richesses, de taxation des grosses fortunes, les deux structures semblent proches.” Pour Sarah Schlitz, les points d’accord se retrouvent dans des valeurs simples : “Mener des politiques sociales, le fait de vouloir défendre les valeurs de solidarité, le fait d’avoir un CPAS qui peut soutenir les personnes qui en ont besoin.”
Ces idées convergent peut-être davantage depuis que le PS se trouve dans l’opposition aux échelons supérieurs : “On peut se retrouver notamment dans notre opposition aux mesures de l’Arizona”, explique Sophie Lecron : “Sur la position vis-à-vis d’Israël, également, et sur l’attaque de l’Arizona sur nos pensions”. Avant de tancer les socialistes : “Quand ils étaient dans la Vivaldi, ils ont laissé quand même passer la pension à 67 ans”. Sophie Lecron reproche également certaines décisions à l’antenne socialiste liégeoise : “On a voté une motion sur les conséquences de la mesure concernant l'exclusion au bout de deux ans chômage. Le PS s'est abstenu sur cette motion, qui tirait la sonnette d'alarme. Notamment pour les caisses communales, parce qu’avec cette mesure, il va y avoir des conséquences sur le CPAS.” “Le PS me paraît moins sensible au décumul des mandats, ou à la dynamique de la participation citoyenne”, analyse quant à elle Sarah Schlitz.
La question écologique
Malgré une débâcle générale pour les Verts aux dernières élections, l’antenne liégeoise d’Ecolo, Vert Ardent n’a pas engendré de perte significative aux dernières élections. Si Ecolo est souvent considéré comme un parti de gauche, Geoffrey Grandjean tient à rappeler une certaine ambivalence des verts : “Ecolo n’est pas qu’un parti de gauche. Ils ont un pilier historique plutôt bourgeois catholique, et un autre de centre-gauche.”
Le combat écologiste semble pourtant incarner une valeur défendue par les trois partis. Le PS était d’ailleurs le PS+ aux dernières élections. Ils ont accueilli sur leurs listes les membres de la coopérative VéGa (Vert et à gauche). Un combat pour l’environnement à mener parallèlement au combat social selon Sophie Lecron : “Si la transition environnementale signifie avoir une facture qui double de prix dans sa boîte aux lettres, alors qu'on a déjà du mal à boucler les fins de mois, ça déconnecte fatalement de la réflexion de la nécessité de transition écologique. Pour qu'elle puisse s'opérer, il faut une vision, avec les gens, de la manière de réaliser cette transition environnementale sans qu'elle se solde par une casse sociale. Comment arriver à répondre aux urgences sociales et environnementales, qui sont en partie liées ?” Une position partagée par Sarah Schlitz : “Il est nécessaire d’avoir une optique de justice sociale. Par exemple, en maintenant les primes et les aides à la rénovation et aux logements, aujourd’hui remises en cause par le gouvernement MR-Engagés au niveau Wallon.”
“Pour moi, c’est un énorme regret qu'on n'aie pas pu mettre en place à Liège une alliance des gauches. J’aurais vraiment souhaité qu'elle advienne, à la fois d’un point de vue social, mais aussi écologique”, déplore Sarah Schlitz. Même son de cloche chez Sophie Lecron : “Rien que l’idée sonne enthousiasmante. Une majorité PS-PTB-Vert Ardent pourrait se révéler assez combative. Il y aurait cette dynamique pour tirer notre ville vers le haut. Une majorité de gauche pourrait avoir l’ambition de se battre pour aller chercher des financements et de l’argent où il y en a”. Pour Geoffrey Grandjean, une telle majorité aurait le potentiel de faire bouger les lignes : “Il y a peut-être moyen de s’affirmer solidement comme contre-pouvoir et de mettre son doigt dans l'engrenage pour contrarier une série de problèmes” avant d’ajouter : “Au niveau de la mobilité, du socio-économique et de la sécurité, vous êtes déjà sur trois terrains budgétaires conséquents, pour une ville comme Liège. Il y a moyen d'esquissert une politique différente.” WIlly Demeyer a déjà annoncé qu’il partira avant la fin de son mandat. Reste à voir si la refonte du Parti Socialiste et le départ du bourgmestre liégeois peuvent offrir une nouvelle perspective à une possible union des gauches.
Malgré plusieurs sollicitations afin d’obtenir le point de vue du PS, WIlly Demeyer, Christie Morreale, Vincent Bonhomme et Lola Peterkenne n'ont pas donné suite à nos demandes d'interviews.