Médias de proximité : Galant, pas galante


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Anass Dridelli et Doris Löfgen

Jacqueline Galant en conférence

Une quarantaine de journalistes locaux présent pour le débat avec la ministre des médias Jacqueline Galant portant sur sa future réforme des médias de proximité - | © © C.Flohimont, RMPC Liège

La maison de la presse et de la communication a accueilli mardi soir la ministre des médias Jacqueline Galant (MR). Devant un panel de journalistes liégeois, elle a présenté sa politique de réforme des médias de proximité. Studiobus était présent à cette rencontre. 

La ministre des Médias, Jacqueline Galant (MR), a présenté hier soir à Liège les grandes lignes de sa politique de réforme des médias de proximité, à l’occasion d’une rencontre organisée à la Royale Maison de la Presse et de la Communication. Autant dire que certaines inquiétudes des journalistes présents se sont confirmées tout au long de la conférence.

“Fusions” et “Économies”.

La ministre souhaite “rationaliser” le paysage médiatique en réduisant le nombre de télévisions locales, en visant à terme un média par province, soit six au lieu de douze actuellement.  L’idée centrale est de favoriser des synergies intégrées, voire des fusions volontaires, dans un souci de mutualisation des ressources et d'efficacité budgétaire : « Tout le monde doit faire des économies à tous les étages de la Fédération Wallonie-Bruxelles et donc les médias de proximité aussi. », justifie la ministre. 370 millions doivent être trouvés et pour cela, des fusions sont nécessaires. Le moteur de cette réforme est avant tout financier : avec près de 30 millions d’euros d’argent public engagés chaque année (en incluant les subventions régionales, communales, provinciales et de la Cocof), le gouvernement veut mieux rentabiliser les investissements. Toutefois, nombre de directions rappellent que les télévisions locales fonctionnent déjà avec des moyens limités et qu’elles assurent une couverture unique de l’actualité locale. En plus de ces économies, la ministre a déclaré en conférence qu’une réduction des subventions permettant le maintien et la création d'emploi (points APE),  serait envisagée pour les médias de proximité. De quoi créer des crispations, au sein des journalistes présents sur place.

Pour compenser ces économies , Jacqueline Galant n'a pas exclu la possibilité de mettre en place davantage des partenariats public-privé au sein des médias de proximité : "En Flandre, il y a beaucoup plus de partenariats publics, privés. Est-ce que ça aussi, c'est en réflexion pour la Wallonie ? Les partenaires privés étaient autour de la table au deuxième groupe de travail. Je veux vraiment avoir une réflexion globale et je n'exclue rien."  Selon le professeur Geoffrey Geuens (Université de Liège) cette possibilité pourrait créer une porte d'entrée pour des groupes privés francophones, tels qu'IPM par exemple. Interpellant quand on sait que l'actuel conseiller de Georges-Louis Bouchez (président du MR), Axel Miller, a présidé IPM, groupe privé possédant notamment La Libre Belgique, La Dernière Heure et L'Avenir.

Galant répond aux question

Jacqueline Galant répond aux interrogations des journalistes locaux. | © © C.Flohimont, RMPC Liège

Un risque pour le pluralisme médiatique

Cette réforme impactera-t-elle la pluralité des médias dans le paysage médiatique belge ? La ministre Galant tempère en précisant que la réduction du nombre de médias de proximité n’amplifiera pas cette tendance : «Il faut apprendre à travailler ensemble et donc les synergies, les concertations, les collaborations ne sont pas privatifs de liberté, de pluralisme. Que du contraire justement. ». Une étude européenne du Pluralism Monitor épingle la Belgique parmi les pays en milieu de classement. Le document relate également un affaiblissement du pluralisme des médias du royaume. Cette tendance déjà préoccupante risque de s'amplifier par les futures mesures de la ministre selon Ricardo Gutiérrez, Secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes : « La mesure qu'annonce la ministre va contribuer à aggraver la situation actuelle. Il est établi scientifiquement qu’elle va totalement à l'encontre de ce qu'on devrait faire. On devrait au contraire soutenir la création ou le maintien de l'existence de médias de proximité, notamment ». 

Même son de cloche du côté de l’association des journalistes professionnels. Martine Simonis secrétaire générale de l’association est catégorique : réduire le nombre de médias en Fédération Wallonie Bruxelles c’est non. Elle tempère toutefois : « Des synergies pourraient être possible si elles n’altèrent pas la qualité et la proximité de l’information. Pour s’en assurer il faut prendre en compte les spécificité de tous ces médias ».

Du côté des acteurs du secteur, la réaction se veut plus nuancée. Certains responsables de médias locaux reconnaissent la nécessité d’optimiser l’utilisation des fonds publics. Julien Modave, directeur de Qu4tre Liège Média, pointe le cas de CanalZoom : « Intellectuellement, quel que soit le bord politique que l'on porte, on ne peut pas admettre qu'on donne 500.000 euros chaque année à un média qui couvre quatre communes. Alors pourquoi ne pas en ouvrir plus d'une cinquantaine ou d'une centaine sur l'ensemble de la communauté française ? »

Les grands oubliés de la réforme

Au-delà de ces fusions et ces économies, la ministre déçoit certains acteurs de terrain tant ils se sentent délaissés par la future réforme : « Vous n’avez pas parlé des radios communautaires qui sont au nombre de 72 en Fédération Wallonie Bruxelles », déplore à la ministre Melchior Di Gregorio, responsable de la radio communautaire, Radio Prima ». Vous avez parlé d’une dotation de 74 millions d’euros qui sont bloqués pour l’instant, en tout cas il y a 74 millions qui n’iront pas à la RTBF. Mon calcul est très simple: 72 radios avec une moyenne de 50 personnes dans chacune des radios bénévoles. Cela nous fait plus ou moins 3500 personnes. C’est plus qu’à la RTBF et ces radios ont 0 euro de dotation ». 

Quid de la presse écrite ? Ce n’est pas un secret, ce secteur connaît un déclin économique depuis plusieurs années... Et la réforme ne semble pas en tenir compte. Toutefois, la ministre a plaidé sa volonté de remettre en question le modèle économique de la RTBF, basé sur l’info en continu, et de proposer la mise en place de contenus payants. Une façon de mettre la RTBF, les médias et la presse écrite sur un pied d’égalité selon Luc Gochel, journaliste à la Meuse : « Nous, si on veut s’en sortir, on est obligé de mettre nos articles en mode payant, alors si on trouve tout sur la RTBF gratuitement, forcément, les gens ont moins envie d’acheter un payant sur un site de presse. On voudrait que tous les acteurs du numérique soient mis sur un pied d’égalité, y compris le service public. »

Entre fusions, économies et changement de modèle, la future réforme semble cristalliser les acteurs du paysage médiatique belge francophone, et ce avant sa présentation officielle le 27 mai prochain.  

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