Un mur vitré, qui ferme autant qu’il laisse voir, invite à franchir le pas. On pénètre alors dans un univers à la fois clos, peuplé d’habitués et d’habitudes, et ouvert sur le monde, le quartier, la rue d’à côté. Cinq commerçants du centre-ville de Liège ont laissé l’appareil photo du Studiobus entrer dans leur univers...
"La Maison de la laine", prendre son temps
« C’est ça la philosophie du tricot : c’est lent, on prend son temps » | © Morgane Perez / Studiobus
Au milieu des pelotes colorées, on se fait discret, attendant patiemment que Valérie Gérard finisse de discuter. Une dame âgée s’enthousiasme pour son dernier projet de broderie, appuyée par tout un diaporama sur son téléphone. «C’est ça la philosophie du tricot: c’est lent, on prend son temps», confie la commerçante avec bienveillance.
« Vous savez, les tricoteuses qui ont envie de tricoter, tram pas tram, elles viennent ! » | © Morgane Perez
La clientèle des commerces de niche comme le sien s’apparente à une véritable communauté: «C’est un univers où les tricoteuses aiment échanger, montrer leurs créations. C’est sympa les groupes Facebook, mais ça ne vaut pas un contact humain.» Des fidèles qu’aucune difficulté ne décourage: «Vous savez, les tricoteuses qui ont envie de tricoter, tram ou pas tram, elles viennent!»
« C’est sympa les groupes Facebook, mais ça ne vaut pas un contact humain ». | © Morgane Perez
Salariée ici durant deux ans avant de reprendre la gérance en janvier dernier, Valérie Gérard a vu de plus en plus de jeunes franchir le pas de sa boutique: «Même les gars s’y mettent! C’est le côté vertueux des réseaux sociaux», qui attirent les 15-25 en quête de Sophie Scarfs [petite écharpe ou foulard tricoté ou crocheté, NDLR] faites maison. Car les tutos en ligne ont leurs limites: «Dans ce milieu, on a besoin de toucher, de voir la couleur… C’est une boutique où tous les sens fonctionnent.»
"Tung Y," grandir à l’étroit
« On faisait l’épicerie et le restaurant, mais avec la naissance des enfants, on a décidé de rester ici et d’agrandir l’offre ». | © Morgane Perez
Depuis 15 ans, Jianming Zhang et sa femme gèrent ensemble leur épicerie fine de produits d’Asie, rue de la Régence. Auparavant restaurateurs rue Pont d’Avroy, ils s’approvisionnaient déjà à l'adresse qu'ils occupent désormais. Le couple finit par racheter le fonds de commerce à son propriétaire, lui aussi d’origine chinoise. «On faisait l’épicerie et le restaurant, mais avec la naissance des enfants, on a décidé de rester ici et d’agrandir l’offre.»
« On a diversifié les produits, mais les murs font toujours la même taille ! » | © Morgane Perez
On se sert dans les rayons étroits d’une petite échoppe, garnis de fruits exotiques et spécialités des quatre coins de l’Asie. «On a diversifié les produits, mais les murs font toujours la même taille!» La clientèle suit. A deux pas de l’université, «beaucoup de jeunes viennent ici, parce que ce n’est pas trop cher», et l’offre trouve son public, en quête de nouvelles saveurs.
« Même les produits alimentaires, on peut les trouver sur internet maintenant ». | © Morgane Perez
Commerce de nécessité pendant le Covid-19, soutenu financièrement par la ville pendant les travaux du tram, c’est surtout par le commerce en ligne qu’il est concurrencé. «Même les produits alimentaires, on peut les trouver sur internet maintenant.»
"Isa Fashion", rester dans le coup
Elle a bien vu l’essor des sites de fast fashion, et la digitalisation du secteur : « il faut se mettre à la page » | © Morgane Perez
Isabelle Masson parle en travaillant. Un carré de fringues rue de la Cathédrale, spécialisé dans les grandes tailles. En 15 ans, la patronne a vu le monde de la mode évoluer. Si elle ne craint pas la concurrence de l’immense Zara de la place, elle a bien vu l’essor des sites de fast fashion, et la digitalisation du secteur: «Il faut se mettre à la page», conclut-elle.
Cadrage simple, ton naturel, tout en reprenant les codes de l’influence moderne. | © Morgane Perez
Alors elle lance des défilés en ligne en direct: deux heures d’essais, de présentation des nouveaux produits, parfois plusieurs fois par semaine. Cadrage simple, ton naturel, tout en reprenant les codes de l’influence moderne. «Bonjour les filles!» est devenu sa marque de fabrique, repris en cœur dans les commentaires du Facebook live par un millier de spectatrices enthousiastes. Selon Isabelle Masson, sa présence en ligne représente un tiers de son chiffre d’affaires aujourd’hui. En mouvement, toujours.
"Lost in Sound", écouter le patron
Derrière un bureau rempli de vinyles en vrac qui donne envie de poser le coude comme sur un zinc de café. | © Morgane Perez / Studiobus
Un habitué qui tape la causette à la caisse. Un bureau rempli de vinyles en vrac qui donne envie de poser le coude comme sur un zinc de café, et derrière: Fabrice Marotta. «D’habitude on m’appelle avant de faire un article», pique en taquinant celui qui a l’habitude de parler aux médias.
« Ici on fait des découvertes, on vient chercher conseil » | © Morgane Perez / Studiobus
Bruxeller d’origine, il s’est installé à Liège il y a 8 ans. Il n’y avait alors pas d’autre boutique de vinyles vintages, seulement la concurrence de la Fnac. « Ici on fait des découvertes, on vient chercher conseil », ou simplement parler des heures d’un disque oublié au fond d’un bac, qu’on s’empresse de faire tourner sur la grande platine qui trône au fond du magasin.
Avec les travaux du tram, qui éventraient la rue Féronstrée juste à côté, « c’était chaotique, il n’y a pas eu de miracle » | © Morgane Perez / Studiobus
Pourtant vendre des disques, « ce n’est pas essentiel, c’est un luxe, c’est vrai ». Pendant le covid, « on a ramassé ». Avec les travaux du tram, qui éventraient la rue Féronstrée juste à côté, « c’était chaotique, il n’y a pas eu de miracle ». Les affaires ont depuis repris, « grâce aux touristes aujourd’hui, mais avant eux aux Liégeois ». « On vient aussi pour le personnage » nous confie le client du comptoir. Aujourd’hui, « l’endroit est devenu important en ville », estime Fabrice Marotta, non sans une fierté déguisée sous un air nonchalant, qui s’anime toujours lorsqu’on parle de musique.
Cordonnerie Saint-Jacques, savoir conserve
C’est bien Monique que les habitués viennent voir. « C’est pour ça que la devanture dit Sœur et frère, et pas l’inverse » | © Morgane Perez / Studiobus
Au mur, une coupure de presse jaunie. Un portrait dans la Dernière Heure de 1994, s’exclamant avoir découvert une femme cordonnière. Monique Hermann a appris le métier sur le tas. Elle tenait la boutique avec son mari, puis est devenue la boss après que la maladie l’a emporté. Officiellement, ils sont deux à gérer depuis 46 ans : elle et son frère. Mais c’est bien Monique que les habitués viennent voir. « C’est pour ça que la devanture dit Sœur et frère, et pas l’inverse », lâche-t-elle avec malice.
« Les gens font le strict minimum, des courses efficaces ». On ne flâne plus dans les rues du centre-ville. | © Morgane Perez / Studiobus
Covid, travaux, fluctuations de l’économie… Elle a tout vu dans le quartier. Et regarde la clientèle s’amaigrir au fil des années « les gens font le strict minimum, des courses efficaces ». On ne flâne plus dans les rues du centre-ville. « Un des commerçants voisins a voulu déménager plus près de la place cathédrale, en pensant attirer plus de clients, mais ça n’a pas pris ». Monique Hermann a aussi vu les rideaux de fer se fermer définitivement autour d’elle.
« Après nous il n’y aura plus personne. C’est dommage, il faut être riche pour jeter ». | © Morgane Perez / Studiobus
Bien que l’air du temps soit au recyclable et au durable, la jeunesse ne s’est pas ruée chez elle. « A cause des baskets. Il n’y a pas grand-chose que l’on puisse réparer dessus », lance l’artisane, en direction de nos souliers. La boutique tient pourtant. Les vieux du quartier viennent discuter, installés sur un tabouret coincé entre le pas de la porte et la caisse. Pour son savoir-faire, entièrement artisanal et traditionnel, les clients se déplacent aussi de loin. Une technique qui se perd. Il ne reste plus beaucoup de « vrais » cordonniers en Wallonie selon Monique Hermann. Combien de temps tiendra-t-elle ? « Après nous il n’y aura plus personne. C’est dommage, il faut être riche pour jeter ».