Alors que la boxe anglaise reste marquée par des décisions controversées, le prochain rematch entre Tyson Fury et Oleksandr Usyk introduira une innovation majeure: une intelligence artificielle (IA) sera utilisée pour analyser le combat. Si elle vise à apporter plus d’objectivité dans le scoring, l'initiative soulève néanmoins des interrogations éthiques.
Image générée par Intelligence Artificielle | © DALL-E
Noble art mais trouble jeu : la boxe anglaise constitue une des disciplines où les jugements se révèlent les plus controversés. La décision partagée lors du premier combat Fury-Usyk, en mai dernier, avait suscité des réactions mitigées. Les juges divergeaient: Craig Metcalfe avait donné Fury vainqueur (114-113), tandis que Manuel Oliver Palermo (115-112) et Mike Fitzgerald (114-113) avaient attribué la victoire à Usyk. Cette différence d’appréciation illustre bien les défis du scoring en boxe, un processus complexe où les juges évaluent chaque round sur des critères comme la précision, la puissance et la fréquence des coups, mais aussi sur des éléments plus subjectifs, comme la domination ou la stratégie.
Depuis des décennies, la méthodologie divise fans et experts. En 2017, le match nul entre Gennady Golovkin et Canelo Alvarez avait fait scandale, notamment à cause du score inexplicable comptabilisé par la juge Adalaide Byrd (118-110 pour Alvarez). Plus récemment, en 2021, la victoire de George Kambosos Jr. contre Teófimo López avait également relancé les débats sur l’impartialité des juges, certains y voyant un favoritisme pour le combattant australien.
Rôle consultatif
Dans ce contexte, l’introduction d’une intelligence artificielle pour analyser le combat du 21 décembre est perçue comme une tentative de réduire la subjectivité. En s’appuyant sur des données quantifiables – nombre de coups portés, précision, puissance, et cadence – l’IA promet un regard neutre et objectif. Mais son rôle restera consultatif: le verdict officiel sera toujours rendu par des juges humains.
Cependant, cette innovation soulève plusieurs questions cruciales. Comment les résultats produits par une machine seront-ils expliqués au public et aux boxeurs? La transparence semble essentielle dans un sport où les décisions doivent être compréhensibles par tous. Le fonctionnement d’une IA, souvent opaque, pourrait semer la confusion.
De plus, certains craignent que les juges humains soient influencés par les scores générés par l’IA, remettant en question leur autorité. Enfin, l’impartialité même de l’IA est sujette à débat: conçue par des humains, elle pourrait reproduire des biais présents dans ses algorithmes. Comme le souligne auprès du Guardian le professeur Darren Lipman, spécialiste en éthique de l’intelligence artificielle: «L’objectivité de l’IA dépend entièrement des données sur lesquelles elle a été entraînée. Si ces données sont biaisées, ses résultats le seront également.»
Aïe Robot
Selon TalkSport, pour juger le match, se repose sur des algorithmes de vision par ordinateur et d’apprentissage profond, entraînés sur des milliers d’heures de combats passés. Grâce à des flux vidéo capturés depuis plusieurs caméras autour du ring, elle pourra évaluer la précision, la fréquence et l’efficacité des coups portés par les boxeurs.
En complément, les adversaires porteront des gants équipés de capteurs capables de mesurer la vitesse et la puissance des coups, calculées en fonction de l’accélération et de l’intensité des impacts. Comme le rapporte The Sun, ces données permettront à l’IA de fournir une analyse détaillée, différenciant par exemple un coup rapide mais sans impact d’une frappe puissante et tatcique. L’IA analysera également les zones d’impact, identifiant précisément si les coups touchent la tête, le torse ou d’autres parties du corps.
Toutefois, cette innovation technologique ne se limite pas à compter les frappes ou à mesurer leur force brute. D'aprèsla version irlandaise de The Sun, l’IA intégrera également des données sur les déplacements des boxeurs pour déterminer qui contrôle le ring, tout en évaluant leur agressivité et leur capacité défensive. Ces analyses offrent une perspective technique et neutre sur le combat, mais ne sont pas exemptes de critiques.
Tradition versus innovation
Si l’introduction de l’IA marque une avancée technologique, elle pourrait également dénaturer l’essence même de la boxe, un sport ancré dans l’humain et l’émotion. George Groves, ancien champion du monde WBA, exprime ce sentiment à nos confrères de l'Independent : « Une machine ne comprendra jamais la stratégie d’un boxeur ou l’impact psychologique d’un coup porté. » Usyk partage ces réserves : « La boxe est un art humain, une confrontation entre deux individus. Je crains qu’une IA n’enlève cette dimension essentielle », déclare-t-il à Skyports.
Malgré ces critiques, certains voient en l’IA un outil pédagogique utile pour les juges, leur permettant de mieux comprendre leurs décisions et de perfectionner leur analyse. Mauricio Sulaimán, président de la WBC, défend cette innovation sur l'antenne de la BBC : « L’IA n’est pas là pour remplacer les juges mais pour enrichir leur vision et améliorer la transparence. »
Une révolution à double tranchant
Le combat entre Fury et Usyk ne sera pas seulement un affrontement entre deux légendes des poids lourds, mais aussi un test pour l’avenir de la boxe. Si l’IA réussit à produire des analyses perçues comme crédibles et pertinentes, elle pourrait ouvrir la voie à une adoption plus large dans d’autres combats. Mais si ses résultats sont jugés incohérents ou incompréhensibles, elle risque d’être rejetée par les puristes et de renforcer les polémiques.
Fidèle à son style provocateur, Tyson Fury résume bien ce choc entre tradition et modernité dans les médias : « Peu importe ce que dit une machine, c’est moi qui vais prouver que je suis le meilleur. Sur le ring, seuls les poings comptent. » Machine ou pas, sur le ring, le combat restera le juge ultime.