Musique et IA, voix sans issue


Dans Culture
Ava Masini

L'utilisation de l'Intelligence Artificielle dans la musique inquiète la chanteuse arménienne Nara Noïran. Elle dénonce  un manque d'authenticité des productions générées par cet outil.

Nara Noïan est une chanteuse originaire d’Arménie. Elle y a remporté le premier prix de piano et d'accompagnement, au conservatoire Komitas d’Erevan. L'artiste a réalisé 15 albums et de nombreuses collaborations. En plus de la langue française, elle reprend des œuvres traditionnelles arméniennes et russes.Des musiques lyriques, douces, parfois uniquement au piano.

 

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© Philippe Simon

 

Avez-vous déjà utilisé une IA dans le cadre de votre métier d’artiste ?

Oui, une fois, pour traduire mon morceau « Dans mon jardin secret » en allemand : « In meinem geheimen Garten ». Le résultat m'a convaincu. Je l’ai publiée sur YouTube et tout le monde pensait que je parlais réellement allemand ! Néanmoins, je ne compte pas la réutiliser. Tant que j’ai encore de l’inspiration, je la vois plutôt comme un divertissement. Il nous faudrait une intelligence artificielle personnalisée, pensée pour moi, Nara. Comme il en existe pour Chopin ou les Beatles, capables de reproduire leur style.

Voyez-vous l’IA comme quelque chose de positif ou négatif ?

C’est un désastre pour les musiciens… Pour ceux qui ont étudié la musique, il semble désastreux que des non-connaisseurs puissent en produire, en sautant des étapes. On perd en inventivité. L’IA s’inspire, rassemble des mélodies préexistantes, resasse du déjà-vu. Ça fonctionne parce que le résultat se veut standard, commercial. Idem pour les séries : l’idée de la mélodie reste authentique mais, pour le son et les instruments, les compositeurs font recours à des librairies préétablies. J’aime les œuvres authentiques, serties d'une l’âme et l’IA ne pourra jamais offrir de telles gemmes. 

Pensez-vous que cette technologie pourrait remplacer de vrais musiciens ?

Cela se produit déjà, à mon sens. Beaucoup de productions emploient des instruments pré-enregistrés. Avec l’informatique, on a chez soi des milliers d’orchestres, moins cher, sans effort. Je ne juge pas ceux qui utilisent ces technologies, qu'il peut m'arriver également d'employer, mais si on a le budget pour embaucher des musiciens professionnels, il vaut évidemment mieux privilégier cette option. Leur présence occasionne des répétitions, de nouvelles idées, des arrangements accidentels. Aucune machine ne peut reproduire l'alchimie d'une conversation entre deux âmes. Le public se déplace en concert pas seulement pour entendre la musique : il veut voir un artiste performer.

Au vu de la progression fulgurante des technologies, comment voyez-vous votre métier dans dix ans ?

L'équilibre se révèle délicat car je tente de m'adapter à la fois au réel et au virtuel. Je ne me montre ni fermée, ni puriste : je prônais la même ambivalence face à la popularisation des instruments synthétiques des années 1980... qui ont fini par être remplacés par de vraies basses. C’est un cycle, un éternel recommencement. Il en va de même avec les vinyles et leur regain de popularité. La mode, part et revient… Dans dix ans, nous pourrons probablement assister à un retour de la recherche de traditions, de l'envie d'authenticité.

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© Stéphane Kepenne

Publié le

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